Tour du monde olfactif : un parfum d’Afrique

Le parfum en Afrique est lié à des rituels ancestraux et les senteurs du continent inspirent désormais de nombreux nez.

Il n'existe pas un parfum d'Afrique, mais des dizaines de manières de se parfumer d'un bout à l'autre du continent. Un parfum africain peut être une résine que l'on brûle sur des braises, une huile que l'on laisse macérer pendant des mois, ou un bois odorant que l'on glisse dans ses vêtements. Chez Carrément Belle, nous avons voulu regarder ces traditions de près, en les nommant et en les situant, plutôt qu'en les résumant à une image.

Après une première escale en Asie, voici la deuxième étape de notre tour du monde olfactif.

Qu'est-ce qu'un parfum africain ?

En bref

Un parfum africain n'est pas une famille olfactive, c'est un ensemble de pratiques. Trois grandes formes coexistent sur le continent : les fumigations de résines et de bois odorants, les huiles parfumées macérées, et les eaux de fleurs distillées au Maghreb. Les matières changent d'une région à l'autre, l'usage reste rituel et domestique.

Le continent compte cinquante-quatre pays et des milliers de langues. Parler d'un parfum traditionnel africain au singulier n'a donc pas beaucoup de sens, sauf à désigner ce que ces traditions ont en commun : le parfum y est rarement un liquide que l'on vaporise, et bien plus souvent une matière que l'on brûle, que l'on frotte ou que l'on porte sur soi.

Trois familles de gestes reviennent partout. La fumigation d'abord : on brûle une résine, un copeau de bois ou un mélange odorant sur des braises, pour parfumer une pièce, des vêtements ou une peau. L'huile parfumée ensuite : des matières nobles macèrent dans un corps gras pendant des semaines, parfois des années, ce qui donne un parfum sans alcool, tenace et très proche de la peau. L'eau de fleurs enfin, obtenue par distillation, tradition solidement installée sur la rive sud de la Méditerranée.

Existe-t-il une odeur de l'Afrique ?

Non, et c'est bien là le problème des raccourcis. Ce que les voyageurs décrivent comme une odeur du continent est en réalité un climat : de la terre chaude, de la poussière, des fleurs, des épices et des feux de bois, mêlés par une atmosphère humide. Le reporter polonais Ryszard Kapuscinski, qui a passé des années en Afrique, l'a résumé en une image.

Cette odeur nous poursuit, s'exhalant des palmeraies, de la terre brûlante.

Ryszard Kapuscinski, Ébène, 1998

C'est une impression, pas une matière première. Les matières, elles, portent des noms précis et se récoltent dans des régions précises.

Quelles matières premières l'Afrique donne-t-elle à la parfumerie ?

En bref

L'Afrique fournit à la parfumerie des résines (l'encens de Somalie et du Somaliland, la myrrhe de la corne de l'Afrique), des bois odorants d'Afrique centrale et de l'Ouest, une matière animale rare récoltée en Afrique australe, l'hyraceum, la fleur d'oranger du Maroc et de Tunisie, le clou de girofle de Madagascar, et des corps gras comme le beurre de karité.

Hyraceum, la pierre d'Afrique utilisée en parfumerie
L'hyraceum, concrétion fossilisée récoltée en Afrique australe.
Fleur d'oranger du bigaradier, cultivée au Maroc et en Tunisie
La fleur du bigaradier, cultivée au Maroc et en Tunisie.
Clous de girofle séchés, production de Madagascar
Les clous de girofle, séchés au soleil après la cueillette.

Les résines : encens et myrrhe

L'encens, ou oliban, est la larme durcie d'un arbre du genre Boswellia. Le Somaliland et la Somalie en sont, avec le sultanat d'Oman et le Yémen, les grandes zones de récolte historiques. La myrrhe, plus amère et plus balsamique, vient d'un arbre voisin, le Commiphora, présent en Somalie, en Éthiopie et en Érythrée. Ces deux résines ont leur propre histoire, que nous racontons ailleurs : l'origine de l'encens.

Les bois et le oud

Le continent fournit des bois odorants encore peu exploités en parfumerie fine. Le oud, lui, n'est pas africain : il naît en Asie du Sud-Est. Mais il circule en Afrique de l'Est et au Sahel depuis des siècles, par les routes maritimes et caravanières, et il entre dans la plupart des mélanges à brûler du continent. Nous lui avons consacré un article entier : le bois de oud.

L'hyraceum, ou pierre d'Afrique

C'est la matière la plus étonnante de la liste. L'hyraceum est une concrétion fossilisée formée par les déjections accumulées du daman du Cap, un petit mammifère d'Afrique australe qui vit en colonies dans les rochers. Ses plus proches parents ne sont ni les rongeurs ni les marmottes, mais les éléphants. Comme la matière se ramasse au sol, déjà fossilisée, sa récolte ne demande rien à l'animal : c'est l'une des rares matières animales encore utilisées dans ces conditions, aux côtés de l'ambre gris. Son odeur est franchement animale, cuirée, fumée. Nous en parlons plus longuement dans les notes animales en parfumerie.

L'hyraceum en bref
Origine
Afrique australe et Afrique de l'Est
Nature
Concrétion fossilisée du daman du Cap
Famille olfactive
Animale, cuirée, fumée
Place dans la pyramide
Note de fond
Autre nom
Pierre d'Afrique, africa stone
Disponibilité
Rare, récolte artisanale

La fleur d'oranger du Maghreb

La fleur d'oranger provient du bigaradier, cultivé au Maroc et en Tunisie. Originaire d'Asie, l'arbre s'est répandu sur tout le pourtour méditerranéen. Sa fleur donne deux matières différentes : l'eau de fleur d'oranger par distillation, et l'absolue de néroli par extraction, plus miellée. Nos parfums ippi patchouli et alfred kafé en portent une trace discrète, poudrée et sucrée. Tous deux existent aussi en diffuseur de parfum.

Le clou de girofle de Madagascar

Au nord-est de Madagascar, dans l'ancienne province de Toamasina, une région entière s'appelle Analanjirofo, ce qui signifie « le pays des clous de girofle » en malgache. Introduit sur l'île au début du XIXe siècle, l'arbre y a trouvé un climat idéal, et l'île figure depuis parmi les premiers producteurs mondiaux. Les boutons floraux sont cueillis à la main juste avant leur ouverture, puis séchés au soleil, ce qui leur donne cette couleur brune caractéristique. L'essence de girofle est chaude, épicée, presque médicinale. C'est elle que l'on perçoit dans notre fragrance kilim.

Les corps gras et les argiles

Le beurre de karité, extrait des noix d'un arbre de la savane ouest-africaine, l'huile de baobab, le rassoul de l'Atlas marocain : ces matières ne parfument pas, elles portent le parfum. Elles servent de base aux huiles parfumées et aux soins, et elles ont fait leur entrée dans la cosmétique européenne bien avant la parfumerie.

Comment se parfume-t-on en Afrique ?

En bref

Au Sénégal, on brûle du thiouraye, un encens artisanal macéré pendant des mois. Dans la corne de l'Afrique et à Zanzibar, on brûle du bakhoor, des copeaux de bois imbibés d'huiles. Sur la côte swahilie, on porte la khumra, un parfum huileux. Au Maghreb, on utilise des eaux de fleurs et des gommes à brûler.

Qu'est-ce que le thiouraye du Sénégal ?

Le thiouraye est un encens artisanal sénégalais, et l'une des odeurs les plus reconnaissables d'Afrique de l'Ouest. C'est un mélange de copeaux de bois, de racines et d'écorces odorantes, souvent du khamaré, imbibé d'huiles parfumées et enrichi de santal, de oud, de musc ou d'ambre. On le laisse macérer dans un bocal de verre fermé, plusieurs mois et parfois plusieurs années, le temps que les matières se lient entre elles.

Il n'y a pas de recette standard. Chaque famille compose la sienne, la garde et la transmet. Une fois prêt, le mélange est brûlé sur des braises recouvertes de cendres, dans un encensoir en terre cuite appelé ande, qui laisse sortir beaucoup de parfum sans trop de fumée. On parfume ainsi les pièces, les vêtements, les draps et la peau. Le woussoulan, pâte parfumée de la même famille, se porte directement sur le corps.

Le thiouraye en bref
Origine
Sénégal, Afrique de l'Ouest
Nature
Encens artisanal à brûler
Composition
Copeaux de bois, racines, écorces, huiles parfumées
Matières ajoutées
Santal, oud, musc, ambre, résines
Macération
De quelques mois à plusieurs années
Usage
Brûlé sur des braises, dans un encensoir dit ande

Qu'est-ce que le bakhoor ?

Le bakhoor est un mélange à brûler composé de copeaux de bois, souvent de oud, macérés dans des huiles parfumées et des résines. Né dans la péninsule arabique, il s'est installé dans toute la corne de l'Afrique et jusqu'à Zanzibar, par les routes de la mer Rouge et de l'océan Indien. En Somalie, on l'appelle uunsi, et l'usage est le même : quelques copeaux sur un charbon, puis la fumée que l'on fait passer dans les cheveux et sous les vêtements avant de recevoir. Cette culture de la fumigation est celle des parfums du Moyen-Orient, dont l'Afrique de l'Est est le prolongement direct.

Qu'est-ce que la khumra de la côte swahilie ?

La khumra est un parfum huileux préparé à Zanzibar et sur la côte swahilie, où des matières nobles macèrent dans une base grasse : santal, oud, rose, musc, ambre. Sans alcool, il se pose en une goutte au creux du poignet ou derrière l'oreille, et il tient très près de la peau. C'est un cousin direct de l'attar, dont nous avons raconté l'histoire dans l'histoire de l'attar. Ces huiles parfumées circulent aujourd'hui de Dakar à Mombasa, et se vendent souvent au flacon rempli à la demande.

Au Maghreb : souks, eaux de fleurs et gommes

Au Maroc, l'odeur commence dans les souks. Derrière les portes de la médina de Marrakech, tout près de la place Jemaa el-Fna, se mêlent les oranges pressées, le thé à la menthe et la fumée des brûleurs de gomme arabique. Le souk des tanneurs de Fès, lui, sent le contraire de la parfumerie, et l'on vous tendra un brin de menthe pour tenir le nez. À Essaouira, ce sont les embruns, le marché au poisson et des dizaines d'épices vendues au kilo. Ces senteurs de résines chaudes et d'épices sont aussi la matrice des parfums orientaux.

Le parfum, une affaire de transmission

Au Sénégal comme sur la côte swahilie, le parfum d'une femme africaine se transmet de mère en fille, avec la recette qui va avec. La composition d'un thiouraye est un patrimoine familial : on l'ajuste, on la garde, on la donne. Le parfum a ici une fonction sociale précise. Il annonce une visite, une fête, un mariage, et il reste dans la pièce après le départ.

Portrait soudanais, épices traditionnelles et préparation du thiouraye
À gauche un portrait soudanais du début du XXe siècle, au centre des épices traditionnelles, à droite la préparation du thiouraye.

Comment l'Afrique a-t-elle nourri l'histoire du parfum ?

En bref

L'Afrique fournit les résines du parfum sacré depuis l'Égypte ancienne. Les expéditions vers le pays de Pount, les ports de la corne de l'Afrique décrits au premier siècle, le commerce swahili puis les pistes transsahariennes ont fait circuler encens, myrrhe, ambre gris et bois odorants vers l'Arabie, l'Inde et l'Europe pendant plus de trois mille ans.

  1. 1470 av. J.-C.La reine Hatchepsout envoie une expédition au pays de Pount, dans la corne de l'Afrique, pour rapporter encens et myrrhe. La scène est gravée sur son temple de Deir el-Bahari.
  2. Ier siècleLe Périple de la mer Érythrée, guide de navigation grec, décrit les ports de la corne de l'Afrique et le commerce de l'encens et de la myrrhe.
  3. VIIIe au XVe siècleLes cités swahilies, de Mogadiscio à Kilwa, échangent ambre gris, résines et bois odorants avec l'Arabie, la Perse et l'Inde.
  4. Début du XIXe siècleLe girofle, venu des Moluques, est planté à Zanzibar puis à Madagascar, qui devient l'un des premiers producteurs mondiaux.
  5. Années 2010Des maisons de parfum s'ouvrent à Lagos, Nairobi, Dakar et Casablanca, et travaillent leurs matières locales pour un marché local.

Un épisode plus récent mérite d'être raconté. Au début du XXe siècle, une huile parfumée composée à Khartoum, sans alcool, aux notes fleuries et sucrées, s'est diffusée dans tout le Sahel. Vendue d'abord aux pèlerins en route vers La Mecque, elle a servi de monnaie d'échange sur les pistes transsahariennes, et elle est restée pendant des décennies l'un des parfums les plus vendus au monde, presque inconnu en Europe. Une campagne d'affiches dans les grandes villes sahéliennes, très en avance pour l'époque, y a beaucoup contribué.

Ces circulations expliquent pourquoi les mélanges africains à brûler partagent tant de matières avec l'Orient : le oud, le santal, les résines et l'ambre ont voyagé bien avant les parfums finis.

À quoi ressemble la parfumerie africaine aujourd'hui ?

En bref

Deux mouvements se croisent. Des maisons nées sur le continent revendiquent des matières locales et un imaginaire africain, sans passer par l'Europe. En parallèle, les grands laboratoires étudient de nouvelles essences africaines, souvent par captation d'odeur sur la plante vivante, et intègrent karité, cacao et rassoul dans les soins.

Ce qui change vraiment, c'est la direction du regard. Pendant longtemps, les matières africaines partaient vers l'Europe pour y être transformées, puis revendues. Depuis une dizaine d'années, des maisons s'installent à Lagos, à Nairobi, à Dakar ou à Casablanca, composent sur place et s'adressent d'abord à une clientèle du continent et de sa diaspora. Les codes suivent : les flacons, les noms, l'imaginaire.

Côté matières, la technique du head space, qui capte les molécules odorantes dans l'air autour d'une fleur vivante sans la cueillir, a ouvert un terrain immense. Des essences comme le tulipier du Gabon ou le makoré de Côte d'Ivoire sont à l'étude, et de nouvelles notes finiront par apparaître dans les fragrances. Nous avions déjà observé ces écarts de goût région par région dans notre tour du monde des préférences olfactives.

Quels parfums Carrément Belle partagent ces matières ?

En bref

Nous ne composons pas de parfum africain, et nous ne le prétendrons pas. En revanche, quatre de nos fragrances travaillent les mêmes matières que ces traditions : le girofle et les épices de kilim, le oud de goud, l'ambre et les épices de also, l'encens de 555. Toutes sont assemblées dans notre atelier de Nîmes.

Chez Carrément Belle
goud, eau de parfum Carrément Belle
goud

Le bois de oud, cette matière qui circule en Afrique de l'Est depuis des siècles, en version moderne et fumée.

555, eau de parfum Carrément Belle
555

De l'encens, de l'iris et du poivre blanc sur des agrumes. Le plus résineux de nos parfums, et il est mixte.

kilim et also existent aussi en extrait de parfum, une concentration plus élevée qui pousse les notes de fond et fait durer le parfum plus longtemps sur la peau. Les quatre fragrances existent en diffuseur de parfum, ce qui reste la façon la plus proche de ces traditions de parfumer une pièce plutôt qu'un vêtement.

Voir toutes nos eaux de parfum

Vos questions sur le parfum en Afrique

Existe-t-il un parfum traditionnel africain ?

Il n'y a pas un parfum traditionnel africain, mais des traditions régionales très identifiables : le thiouraye au Sénégal, le bakhoor et l'uunsi dans la corne de l'Afrique, la khumra sur la côte swahilie, les eaux de fleurs et les gommes à brûler au Maghreb. Elles ont en commun la fumigation et l'huile parfumée, plutôt que l'alcool.

Qu'est-ce que le thiouraye ?

C'est un encens artisanal sénégalais, fait de copeaux de bois, de racines et d'écorces odorantes imbibés d'huiles parfumées, puis macérés plusieurs mois dans un bocal fermé. On le brûle sur des braises pour parfumer une pièce, des vêtements ou la peau. Chaque famille a sa propre recette, transmise de mère en fille.

Comment utilise-t-on le thiouraye ?

On dépose quelques pincées du mélange sur des braises déjà recouvertes de cendres, dans un encensoir en terre cuite appelé ande. La cendre évite une combustion trop vive : le mélange exhale son parfum sans produire beaucoup de fumée. On expose ensuite les vêtements, les cheveux ou les draps à cette fumée tiède.

Quelle est la différence entre le thiouraye et le bakhoor ?

Les deux sont des mélanges à brûler, mais la base change. Le thiouraye, sénégalais, part de copeaux de bois, de racines et d'écorces locales. Le bakhoor, né dans la péninsule arabique puis adopté de la Somalie à Zanzibar, part surtout de copeaux de bois de oud imbibés d'huiles et de résines.

Qu'est-ce que l'hyraceum, la pierre d'Afrique ?

C'est une concrétion fossilisée formée par les déjections du daman du Cap, un petit mammifère d'Afrique australe. Elle se ramasse déjà durcie, sans intervention sur l'animal. Son odeur est animale, cuirée et fumée, et elle sert de note de fond. C'est une matière rare, donc peu présente en parfumerie courante.

Quelles matières africaines retrouve-t-on dans un parfum français ?

Principalement l'encens et la myrrhe de la corne de l'Afrique, la fleur d'oranger et le néroli du Maroc et de Tunisie, le clou de girofle de Madagascar, le géranium et le vétiver cultivés sur le continent, et plus rarement l'hyraceum. Le beurre de karité, lui, appartient plutôt à la cosmétique.

Quel parfum choisir pour retrouver ces notes ?

Pour les épices et le girofle, kilim. Pour le bois de oud, goud. Pour l'ambre et les épices chaudes, also. Pour l'encens et les résines, 555. Le mieux reste de les sentir avant de choisir.

À retenir
  • Il n'y a pas un parfum africain, mais trois grandes pratiques : la fumigation, l'huile parfumée et l'eau de fleurs.
  • Le thiouraye sénégalais, le bakhoor de la corne de l'Afrique et la khumra swahilie sont les traditions les mieux identifiées.
  • Les résines africaines, encens et myrrhe, alimentent le parfum sacré depuis l'Égypte ancienne.
  • L'hyraceum est la matière animale la plus singulière du continent, récoltée sans nuire à l'animal.
  • Chez Carrément Belle, kilim, goud, also et 555 travaillent ces mêmes matières, depuis notre atelier de Nîmes.
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